Point de vue

La Chine en Afrique : partenaire commercial ou investisseur ?

Par : El Mostafa NAZIH

On ne considérait pas, jadis, la Chine comme investisseur en Afrique, étant pour le commun des mortels perçue en tant qu’importateur de matières premières et fournisseur de produits manufacturés et d’articles.

Les mesures envisagées dernièrement par le pays du dragon pour faire évoluer cette perception et renforcer ses relations avec les pays africains, sont, de par leur dimension, importantes et, de par l’enveloppe budgétaire allouée à leur mise œuvre, frôlent l’exception. C’est dire que Pékin compte y mettre les bouchées doubles.

Bien sûr que la Chine est fortement présente en Afrique par des investissements et des contrats dans différents secteurs, mais la « doctrine » de son commerce extérieur était pendant longtemps fondée essentiellement sur l’export de produits et d’articles vers le continent. Et c’est l’image de l’exportateur -qui a conquis le marché par une certaine gamme- que retient l’opinion publique locale, et non celle de l’investisseur-créateur d’emplois, quoique ce choix soit perçu par les professionnels chinois comme la réussite à s’adapter aux différents marchés et à répondre aux besoins de toutes les bourses.

Les mesures en question, annoncées lors du Sommet de Pékin-2018 du Forum sur la Coopération sino-africaine (3-4 septembre), tendent, d’une part, à revoir la question de l’endettement (ou surendettement) de partenaires africains -la Chine étant leur principal créancier- et encouragent, d’autre part, les sociétés chinoises à accroître les investissements dans le continent. Ces dernières devraient investir, au cours des trois prochaines années, au moins 10 milliards de dollars.

—Mettre la main à la poche

Le financement consacré à l’exécution de ces mesures est de 60 milliards de dollars ; montant qui sera fourni sous forme d’aide gouvernementale, ainsi que d’investissements et de financements en provenance d’établissements financiers et d’entreprises chinoises.

En détail, le financement comprend 15 milliards de dollars de subventions, de prêts sans intérêts et de prêts concessionnels, 20 milliards de dollars de lignes de crédit, la mise en place d’un fonds spécial de 10 milliards de dollars dans le cadre du financement au développement et d’un fonds spécial de 5 milliards de dollars pour financer les importations de l’Afrique.

Programmes d’assistance à la formation professionnelle, d’assistance agricole, d’aide alimentaire humanitaire d’urgence aux pays affectés par des catastrophes naturelles, d’envoi d’experts agricoles de haut niveau et de développement d’infrastructures par le soutien aux entreprises chinoises exerçant dans ce domaine en Afrique, figurent dans l’agenda des prévisions ainsi que la facilitation du commerce par l’accroissement, entre autres, des importations du continent.

Les mesures prévues englobent aussi l’aide médicale et de santé, avec des projets, qualifiés de « phares » tels que le siège d’un Centre africain pour le contrôle et la prévention des maladies et les hôpitaux d’amitié Chine-Afrique ; et, dans le cadre des échanges entre les peuples, l’établissement d’un Institut des études africaines et le renforcement des échanges sur la civilisation, notamment.

Le développement écologique et protection de l’écologie et de l’environnement n’est pas en reste, avec la création, prévue, d’un Centre sur les changements climatiques, l’océan, la prévention et le contrôle de la désertification et la protection de la faune et de la flore.

—Les « Cinq Non » de l’Empire du Milieu

Ces mesures économiques, dont certaines à connotation sociale, semblent surtout attractives de par leur « neutralité politique » en ce sens que la Chine rassure sur la non-interférence de la politique dans l’économie. Pékin affirme, à ce sujet, suivre son approche dite des « Cinq Non » dans ses relations avec les pays africains à savoir la non-ingérence dans les voies de développement des pays, la non-ingérence dans leurs affaires intérieures, la non-imposition de la volonté chinoise, la non-imposition de contreparties politiques en échange de l’assistance, et la non-recherche de gains politiques dans les investissements et la coopération financière.

Est-ce à dire que la guerre idéologique d’antan n’a plus cours dans un monde globalisé ?

Si l’on croit l’hypothèse, elle serait en corrélation avec la construction d’« un partenariat plus étroit sur la base de l’égalité et du respect mutuel », soutenu par l’Empire du Milieu.

Dans cet esprit constructif, le président rwandais Paul Kagame, présidant en exercice de l’Union africaine (UA), a estimé que l’engagement de la Chine en Afrique était « profondément transformationnel sur le plan intérieur comme dans le respect de la position globale de l’Afrique ».

Pékin assure, sur sa lancée, tenir compte, dans ses programmes de coopération avec les pays africains, notamment de l’Agenda de l’Union africaine : « Nous devons valoriser les synergies entre les stratégies de développement chinoises et africaines, saisir les opportunités majeures qui se présentent dans la coopération liée à l’initiative ”la Ceinture et la Route” et associer cette initiative à la mise en œuvre de l’Agenda 2063 de l’UA, du Programme de développement durable à l’horizon 2030 des Nations Unies et des stratégies de développement des pays africains », a martelé le président chinois, Xi Jinping, à l’occasion du forum.

La forte présence chinoise dans le continent, évoquée plus haut, est en évolution constante. Deux dates à retenir : 2009, année où elle est devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique, et 2016 lorsqu’elle s’est placée en tête des investisseurs dans le continent.

Des chiffres publiés par l’agence Xinhua font état de la multiplication par 17 des échanges commerciaux Chine-Afrique, entre 2000 et 2017. En 2017, le volume des échanges a augmenté de 14% pour atteindre 170 milliards de dollars et, au premier semestre de 2018, ce chiffre a augmenté de 16% pour atteindre environ 100 milliards de dollars durant ce semestre.

En 2016, l’Empire du Milieu s’est accaparé près de 40 % du total des investissements opérés sur le continent, selon des statistiques publiées par « FDI Markets », filiale du journal britannique Financial Times. Il s’agit en valeur de 36,1 milliards de dollars. Il a ainsi devancé de loin les Etats-Unis et le Maroc, ayant investi respectivement 11 et 4,8 milliards de dollars en Afrique durant la même année.

—Vers une coopération tripartite

Pourquoi Pékin se tourne plutôt vers Rabat pour une coopération tripartite sino-maroco-africaine ?

La Chine s’intéresse au Maroc, en général, pour son dynamisme économique en faveur des entreprises, pour sa stabilité politique -en tant que condition sine qua non à l’investissement- et pour sa situation géostratégique en tant que pont entre l’Europe et l’Afrique et un axe privilégié de l’investissement sur le continent, et, en particulier, pour ses relations économiques en Afrique, avec sa stratégie de partenariat Sud-Sud ayant fait du Royaume un investisseur de taille dans son continent et qui œuvre au renforcement du commerce intra-africain.

L’intérêt que porte le président chinois à la politique africaine du Roi Mohammed VI, ainsi que son souci de développer la coopération tripartite sino-maroco-africaine en vue de soutenir le développement dans le continent, ont été mis en exergue par le chef du gouvernement marocain, Saâd Eddine El Othmani, en marge du dernier Forum, à Pékin.

M. El Othmani a en outre précisé, à l’ouverture du conseil du gouvernement du 6 septembre 2018, à Rabat, que M. Xi Jinping salut les efforts déployés par le Maroc pour la mise en œuvre du partenariat stratégique qu’il a signé avec SM le Roi en 2016, à Pékin, se disant déterminé à œuvrer pour le renforcement de ce partenariat, notamment en ce qui concerne le soutien aux investissements chinois dans le Royaume et le développement de la coopération culturelle, scientifique et technologique entre les deux pays.

—Sur la route de la soie

L’intérêt chinois s’était traduit par des projets d’installation de groupes chinois au Maroc dont le dernier en date est le « Citic dicastal » qui a signé, en juillet 2018 à Rabat, une convention d’investissement pour la réalisation d’un projet de l’industrie automobile portant sur la production de jantes aluminium, nécessitant un investissement de 350 millions d’euros.

La présentation, en mars 2017 à Tanger, du projet de création de la ville nouvelle « Cité Mohammed VI Tanger Tech » et la signature du protocole d’accord y afférent, reste une étape phare dans la coopération bilatérale. Cette nouvelle ville devrait contribuer de manière harmonieuse à l’essor rapide des activités économiques à Tanger et dans toute la région nord du Maroc.

L’intérêt de Pékin s’était traduit particulièrement par la signature par les ministres des AE des deux pays, Nasser Bourita et Wang Yi, en novembre 2017 à Pékin, d’un mémorandum d’entente sur l’initiative chinoise « La Ceinture et la Route » visant à relancer l’ancienne Route de la Soie, terrestre et maritime, à travers la création d’un réseau commercial et d’infrastructures reliant l’Asie à l’Europe et à l’Afrique.

Ce mémorandum d’entente, signé entre les deux pays en la matière, est le 1er du genre en Afrique.

Pour rappel, M. Xi Jinping avait lancé en 2013 l’initiative de « One Belt, One Road » (une ceinture, une route), citée souvent en français comme : « les nouvelles routes de la soie ».

—L’option du « Soft Power »

Il paraît que l’homme d’affaires chinois était dans le temps prudent quant à l’investissement à l’étranger, comme s’il était impacté par l’un des proverbes de ses ancêtres qui dit : « A qui sait attendre, le temps ouvre ses portes ».

Pour les relations avec l’Afrique, les dernières mesures annoncées en ce moment par le président chinois changeraient-elles la donne pour faire de l’Empire du Milieu un investisseur, d’abord, à l’instar des puissances traditionnelles, en l’occurrence les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne, notamment ?

Pékin saurait certainement œuvrer en cohérence avec l’accueil favorable de ses initiatives au niveau du continent, exprimé lors du forum par des leaders africains qui estiment que la coopération avec l’Empire du Milieu est moins contraignante par rapport aux partenaires classiques ainsi qu’aux bailleurs de fonds internationaux.

On ne peut ne pas noter au passage que le Forum sur la Coopération sino-africaine intervient dans un contexte de crise commerciale entre Pékin et Washington. Il offre ainsi l’opportunité à la nouvelle puissance de développer encore plus sa stratégie africaine.

La Chine n’était d’ailleurs pas pressée dans la mise en œuvre de cette stratégie qui s’inscrirait dans du « soft power ».

En tant que soutien à cette stratégie, le Forum  est à sa 3ème édition. Etabli, en effet, en 2000, il a été organisé, pour la 1ère fois en 2006 à Pékin et, beaucoup plus tard, en 2015 à Johannesburg, en Afrique du Sud, pour la seconde fois. Il traduit en même temps une volonté, à long terme, de faire de l’Afrique, du 1 milliard de consommateurs, sa plaque tournante. Dans cette perspective, les deux parties devraient, comme l’espère le président chinois, « explorer de nouveaux champs et de nouvelles potentialités de coopération », approfondir leurs partenariats « dans les secteurs traditionnels d’excellence et développer de nouveaux moteurs de croissance dans les nouveaux domaines ».

Cette 3ème édition-2018 est-elle intervenue à point nommé comme une bouffée d’oxygène pour les deux parties, en quête de davantage d’horizons ?

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