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Emmanuel Macron au Rwanda : « Je viens reconnaître nos responsabilités » dans le génocide de 1994

Après avoir reçu son homologue rwandais à Paris [1], il y’a dix jours, le président français, Emmanuel Macron, en visite officielle à Kigali a prononcé, jeudi 27 mai, un discours [2] empreint de solennité au cours duquel il a reconnu la « responsabilité accablante » de la France dans le génocide au Rwanda. Cependant, « La France n’est pas complice, mais elle a un rôle », a-t-il déclaré. Notre devoir est de « reconnaître la part de souffrance infligée au peuple rwandais en faisant trop longtemps prévaloir le silence sur l’examen de vérité. »

Par Nour-Eddine NAZIH (Paris)

“En me tenant, avec humilité et respect, à vos côtés, ce jour, je viens reconnaître nos responsabilités“, a déclaré Emmanuel Macron. “En voulant faire obstacle à un conflit régional ou une guerre civile, [la France] restait de fait au côté d’un régime génocidaire. En ignorant les alertes des plus lucides observateurs, la France endossait une responsabilité accablante dans un engrenage qui a abouti au pire, alors même qu’elle cherchait précisément à l’éviter“, a-t-il poursuivi.

Emmanuel Macron a insisté sur sa volonté de mettre un terme à des années de “silence“ : “c’est l’honneur de la France de regarder l’histoire en face“. Au cours de son discours, il a prononcé quatre fois le terme “responsabilité“ et à huit reprises le terme de “génocide“. “Un génocide ne se compare pas. Il a une généalogie. Il a une histoire. Il est unique“ ; a-t-il précisé.

“Reconnaître ce passé, c’est aussi et surtout poursuivre l’œuvre de justice“, car “alors que des responsables français avaient eu la lucidité et le courage de le qualifier de génocide, la France n’a pas su en tirer les conséquences appropriées“. “Ces paroles disent une tragédie qui porte un nom : génocide. Elles ne s’y réduisent pas pour autant. Car il s’agit bien d’une vie, avec tous ses rêves, un million de fois fauchés“. [3]

Le président rwandais, Paul Kagame, a salué un acte d’“immense courage“ et a estimé que les mots d’Emmanuel Macron ont « plus de valeur que des excuses ». Des excuses très attendues par les associations de rescapés du génocide, qui regrettent que le chef de l’État français “ne se soit pas excusé au nom de la France“, comme l’avaient fait les dirigeants belges [4] ou comme il a été formulé pour les génocides juif et arménien.

Alors que beaucoup de Rwandais espéraient qu’il prononce des excuses, il n’est pas allé jusque-là et a même déclaré que la France n’avait “pas été complice“. “Les tueurs qui hantaient les marais, les collines, les églises n’avaient pas le visage de la France“, a-t-il insisté. Toutefois, sans désigner nommément de responsables, il a reconnu que la France avait “un rôle, une histoire et une responsabilité politique au Rwanda“. Elle a aussi, selon lui, “un devoir“ : “celui de regarder l’histoire en face et de reconnaître la part de souffrance qu’elle a infligée au peuple rwandais en faisant trop longtemps prévaloir le silence sur l’examen de vérité“.

Des excuses ? “Un génocide ne s’excuse pas“, a-t-il déclaré en conférence de presse, et quant au pardon ? “Il ne s’exige pas. Et qui serais-je pour le faire ? “. “Ce parcours de reconnaissance (…) nous offre l’espoir de sortir de cette nuit et de cheminer à nouveau ensemble. Sur ce chemin, seuls ceux qui ont traversé la nuit [les survivants du génocide] peuvent peut-être pardonner, nous faire le don alors de nous pardonner“, explique-t-il.

Pour les associations, comme pour des intellectuels [5], ce discours a “un goût d’inachevé“, même s’il marque, sans doute, la “fin d’un déni institutionnel“, un déni qui s’exprime encore, soit par des officiers supérieurs qui ne sont plus actifs, soit par des génocidaires installés en France [6], soit par certains historiens d’extrême droite qui nient toute responsabilité de l’armée française et de la France dans le génocide. Mais aussi, parce qu’une partie de la société française rejette toute forme de repentance.

En effet, si le terme “excuses“ ne relève surtout pas du formel, mais il est essentiel, voir indispensable, sans doute, dans l’aboutissement d’un long processus historique de reconnaissance du rôle de la France dans le génocide au Rwanda. Processus impulsé par Emmanuel Macron lui-même, doit-t-on le reconnaître : le soutien à Louise Mushikiwabo à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie, la création de Commission Duclert [7], la réception à l’Elysée de l’association Ibuka, son engagement à ce que les génocidaires, qui se sont réfugiés en France, soient poursuivis [8], le fait que le 7 avril devienne la journée de commémoration du génocide des Tutsi…

Après plus de vingt-cinq ans de tensions liées au rôle joué par la France dans cette tragédie, la visite d’Emmanuel Macron est l’“étape finale de normalisation des relations“ diplomatiques entre la France et le Rwanda. Un ambassadeur sera nommé à Kigali cet été. Il n’y en avait pas depuis 2015.

Le discours d’Emmanuel Macron a été à la fois fort, solennel et politiquement habile : “responsabilité“, mais pas de “culpabilité“ ni de “complicité“. Ainsi, il sort la France du déni et rassure son électorat de gauche Mitterrandienne, son électorat de droite, la grande majorité de Français hostile à toute forme de repentance et l’armée. On est à un an de l’élection présidentielle !


  1. Lire notre article : Rwanda : Paul Kagame, “Le rapport Duclert sur le génocide Tutsi de 1994 est un grand pas en avant », mafrique.ma le 22/05/2021 dans Ici et Ailleurs.
  2. Discours du Président Emmanuel Macron depuis le Mémorial du génocide perpétré contre les Tutsis en 1994.
  3. Lire l’article “Génocide contre les Tutsis : Commémoration au Rwanda et dans le monde“, mafrique.ma le 10/04/2021 dans Ici et Ailleurs.
  4. Contrairement à la France, la Belgique, ex-puissance coloniale du Rwanda, avait demandé pardon
  5. Monsieur le président, grandissez-nous demain à Kigali“ par Raphaël Glucksmann, “Lettre ouverte au Président Emmanuel Macron“ par Adélaïde Mukantabana, “France-Rwanda : le temps de réparer“ par David Gakunzi …
  6. La France, terre d’accueil des génocidaires rwandais ? France Culture le 07/04/2021
  7. Lire notre article “La Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda…“, mafrique.ma le 26/04/2021 dans Ici et Ailleurs.
  8. Les associations considèrent qu’il y a aujourd’hui une centaine de génocidaires qui vivent en France et différentes filières d’entraide. (Collectif pour les parties civiles du Rwanda).

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